Le film du mois

Mai 2013. Film "Jeunesse du monde" (1946)

Présentation du film par Jean-Jacques Gauthé, magistrat, historien du scoutisme, membre du comité scientifique du PAJEP

 « Jeunesse du monde » est un film noir et blanc sonore de 16 minutes qui n’eut qu’une brève carrière. Il constitue en effet le film d’invitation pour la participation au 6ème jamboree mondial organisé en France du 9 au 20 août 1947, le Jamboree de la Paix. Cette manifestation organisée à Moisson, commune des Yvelines à 70 km de Paris dans la vallée de la Seine remporta un indéniable succès malgré les immenses difficultés que traversait la France d’après guerre.

Les jamboree sont des réunions mondiales de scouts qui se tiennent tous les quatre ans. Le premier s'était tenu à Londres en 1920 à l'initiative de Baden-Powell, le fondateur du scoutisme. Le dernier jamboree avant la seconde guerre mondiale fut celui de 1937 aux Pays-Bas, dont le film présente quelques images. Il fut aussi le dernier auquel Baden-Powell participa avant son décès en 1941. (lire la suite)

 

 

 
 

Titre : Jeunesse du monde

Cote archivistique : 542J (Eclaireuses Eclaireurs de France)

Cote audiovisuelle : FRAD094_024AV_001165_01

Date de production : 1947

Producteur : Eclaireuses éclaireurs de France (EEdF)

Editeur : Association du Jamboree

Producteur : SDAC-Laboratoire Eclair

Scénario et réalisation : Jean-Jacques Méhu et Xavier Coppinger

Montage : André Gaudier

Images : Robert Gudin

Musique : René Cloërec

Voix : Jean Davy et Guy Brun

Support original : bobine film 16mm sonore, noir et blanc

Durée : 16 mn 05 s

 

(...) 

1)    L’histoire du film

C’est le 27 décembre 1946 que le film réalisé par Jean-Jacques Méhu (1910-1991) est projeté pour la première fois à la Sorbonne en présence d’Andrée Viénot, sous-secrétaire d’Etat la jeunesse et aux sports. Il est ensuite diffusé dans toute la France. Il fut réalisé par l’Association du Jamboree, association support de ce rassemblement créée fin 1944 par les quatre associations masculines du Scoutisme français : les Scouts de France (catholiques), les Eclaireurs de France (laïques), les Eclaireurs unionistes de France (protestants) et les Eclaireurs israélites de France (juifs).

Ce film, dont l’illustration musicale est assurée par la chorale scoute l’Alauda, comprend à la fois des scènes d’actualités et des scènes de camps et de jeux destinées à motiver les scouts.

Les scènes d’actualité sont constituées par la signature de statuts de l’Association du Jamboree le 12 décembre 1944, des séquences tournées dans ses locaux, 6 rue Ampère dans le 17ème arrondissement de Paris, le défilé de 40 000 scouts et guides sur les Champs-Elysées à Paris le 25 avril 1945 en présence de lady Baden-Powell, la visite à Paris en février 1946 de lord Rowallan, chef scout de l’empire britannique, la réunion de cadres scouts à Moisson les 9 et 10 juin 1946. Ces images montrent l’équipe dirigeante du Jamboree : le commissaire général, Henri Van Effenterre, (Scouts de France), le secrétaire général, Georges Kohn (Eclaireurs unionistes), le chef de camp, Eugène Arnaud (Eclaireurs de France), le chef des étapes et de l’accueil, François Piketty (Scouts de France) et le chef des relations extérieures, Max Ingrand (Eclaireurs de France). On voit aussi au moment de la signature des statuts de l'Association du Jamboree André Lefebvre, Vieux Castor, commissaire général adjoint du jamboree, dirigeant des Eclaireurs de France, l'un des pionniers du scoutisme en France. Ces images sont pratiquement les dernières que l'on possède de lui : il décède le 23 décembre 1946.

Les scènes de  camp et de jeux sont constituées d’images tournées en juillet 1946 en Bretagne lors du camp provincial de La Joie organisé à Saint-Jean Kerdaniel dans les Côtes d’Armor. Toutes les troupes Scouts de France de Bretagne s’y étaient retrouvées pour préparer le jamboree. Le montage du film a donc été rapide puisqu’il était prêt en décembre 1946.

Le contexte de l’époque est très présent. Des scènes de bombardements, de combats, de villes détruites et des soldats allemands défilant sur les Champs-Elysées rappellent de quelle tragédie récente la France sort. La fin du film est un acte de foi vibrant dans la renaissance de la France juxtaposant les images de l’activité de ses artisans, de ses ouvriers et de ses savants avec celle de sa technologie de pointe, illustrée par un barrage et les essais de l’hydravion à six moteurs, le Latécoère 631.

2)    Le Jamboree de la Paix, symbole d’une volonté internationale pour la IVème République

Le film évoque l’aide des pouvoirs publics au Jamboree de la Paix par la visite du général de Lattre de Tassigny, inspecteur général des armées à l’Association du Jamboree. Les pouvoirs publics ont en effet accordé un appui considérable à la préparation du Jamboree de la Paix.

La jeune IVème République a décidé d’en faire une vitrine internationale de la France et décide d’y consacrer des sommes considérables dans un pays en reconstruction, qui connaît encore le rationnement alimentaire.

150 millions de francs de subventions sont versés à l’Association du Jamboree entre 1945 et 1947. Ces sommes permettent la  création des infrastructures nécessaires à l’accueil de 25 000 scouts à Moisson sur un terrain boisé de 615 hectares en bordure de Seine, prêté par la famille Lebaudy, industriels sucriers. 18 km de canalisations d’eau sont posés, un puit artésien et un château d’eau à sept citernes sont construits. A partir de mars 1947, 170 soldats du génie construisent à Rosny-sur-Seine la gare de Rosny-Jamboree qui comprend 17 voies ferrées et  2 quais de débarquement. L’armée installe aussi autour du jamboree un petit train récupéré dans la ligne Maginot. Elle met aussi de nombreux véhicules (camions, jeeps, on en voit une dans le film lors d’une reconnaissance sur les lieux de camps) à la disposition du jamboree. La Marine nationale met un croiseur à disposition des scouts d’Algérie pour traverser la Méditerranée. Elle transporte aussi les délégations du Maroc, de Tunisie, de Guadeloupe, de Martinique, de Saint Pierre et Miquelon et d’Indochine.

La TCRP (société des transports en commune de la région parisienne, prédécesseur de la RATP) met des dizaines d’autobus à disposition, les postes et télécommunications installent un bureau de poste de 12 guichets, affectent 60 agents, installent des câbles téléphoniques et télégraphiques, 2 centraux téléphoniques, des dizaines de cabines téléphoniques…

Symbole de l’importance du Jamboree de la Paix pour les pouvoirs publics, Vincent Auriol, le président de la République, s’y rend le 14 août 1947. Il prend le petit train et fait le salut scout. Il est entouré de nombreuses autres personnalités : le vice-président du Conseil d’Etat, le général de Lattre de Tassigny, l’ambassadeur de Grande-Bretagne… Le président Auriol décore plusieurs cadres des associations scoutes de la Légion d’honneur et rend hommage à la famille Lebaudy et au scoutisme.

Le choix de cette aide considérable au Jamboree de la Paix sera vivement dénoncé par le Parti communiste français (PCF) qui regroupe à l’époque 28 % du corps électoral, 770 000 membres et a 5 ministres jusqu’en mai 1947. « Le Jamboree est inspiré par les principes d’un homme, Baden-Powell, qui incarne les formes les plus conquérantes du colonialisme et de l’impérialisme anglais » déclare le 22 juillet 1947 à l’Assemblée nationale Roger Garaudy lors des débats sur les crédits pour le Jamboree. C’est l’occasion d’une sévère explication avec Marc Sangnier, député démocrate-chrétien, membre du Mouvement républicain populaire (MRP) et fondateur de la Ligue française pour les auberges de la jeunesse (LFAJ) en 1930, qui défend le vote des crédits avec une majorité du MRP et de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) contre le PCF qui veut les faire diminuer de 115 millions à 65 millions de francs.

3)    Le jamboree, une manifestation d’ampleur mondiale entre guerre froide et décolonisation

Le film montre la diversité des pays participant à ce jamboree. De nombreux pays des différents continents sont évoqués. Au total, 25 000 jeunes de 42 pays, certains sans assise territoriale, telle l’Arménie ou les scouts DP (Displaced persons, scouts des camps de réfugiés installés en Allemagne) participèrent à cette manifestation.

Symbole de l'amitié entre les peuples, le jamboree est aussi le révélateur des tensions de la période. Trois importantes questions politiques se posent : celle des pays colonisés, celle de la présence des pays de l'Est et la question allemande.

La question des pays colonisés est au cœur du jamboree. Le 15 août 1947, au milieu de ce rassemblement, l'Inde et le Pakistan deviennent indépendants. Une cérémonie a lieu et les drapeaux des nouveaux états sont hissés. Au sein de la délégation des 1100 scouts des trois départements français d’Algérie, le contingent de 200 Scouts musulmans algériens (SMA) est particulièrement sensible à la création du Pakistan. Une puissance coloniale occidentale se retire et un Etat musulman lui succède… Membres depuis novembre 1944 du collège algérien du Scoutisme français, les SMA ont été, deux ans auparavant, à l’avant-garde des émeutes nationalistes du 8 mai 1945 en Algérie. Celles-ci se sont soldées par une effroyable répression.

De nombreux membres des SMA ont été arrêtés, toutes les activités scoutes ont été interdites pendant plusieurs mois dans le département de Constantine. Les nationalistes du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, le parti nationaliste algérien de Messali Hadj) sont très actifs au sein des SMA et plusieurs incidents révélateurs se produisent au cours du jamboree : refus d’assister au lever des couleurs françaises, remplacement de l’insigne « France » par « Algérie ». Dans leurs bagages, les SMA ont emmené un drapeau vert et blanc avec un croissant et une étoile rouges, qui deviendra celui de l’Algérie indépendante en 1962. La délégation d’Indochine est aussi travaillée par les nationalistes vietnamiens.

Le plus important contingent de scouts des pays de l'Est est constitué par 500 scouts tchécoslovaques. Une délégation hongroise plus limitée dont le film montre quelques images est aussi présente. Ces deux associations scoutes vivent leurs dernières heures. Elles vont être interdites dès 1948 par les communistes qui sont en train de prendre le pouvoir dans ces pays. C’est la dernière fois que des scouts des pays de l’Est sont présents à un jamboree. Ils n’y reviendront plus avant celui de Corée en 1991, après l’effondrement du système communiste.

La question de la représentation de la Pologne donne lieu à des tractations diplomatiques entre les gouvernements français et polonais. Bien que leur participation ait été envisagée, les scouts polonais ne se rendent finalement pas à Moisson, vraisemblablement en raison des fortes tensions internes à l’association scoute polonaise. Les communistes tentent en effet d’en prendre le contrôle, le scoutisme polonais jouissant d’une immense popularité en raison de son action au sein de la Résistance. Le gouvernement de Varsovie a toutefois obtenu que les scouts polonais de France et de Grande-Bretagne, qui lui sont très hostiles, ne participent pas au jamboree. Ceux-ci manifesteront leur opposition à l’entrée du rassemblement.

La question allemande est encore plus délicate. Que faire d’une jeunesse empoisonnée par douze ans de nazisme ? L’Allemagne n’existe plus depuis 1945 en tant qu’état. Elle est divisée quatre zones d’occupation, française, américaine, britannique et soviétique. Aucun mouvement scout n’existe plus en Allemagne depuis 1933. Toutefois, localement, les militaires français, britanniques et américains, encouragent le redémarrage de petits groupes de jeunes s’inspirant de la méthode scoute, dans une perspective de dénazification de la jeunesse. Ces groupes n’ont pas le droit de se coordonner entre eux et sont très surveillés. Il ne faut pas que la Jeunesse hitlérienne puisse se reconstituer en sous-main.

La question de la participation non officielle de jeunes Allemands au Jamboree de la Paix va faire l’objet de nombreuses négociations. Même dans un rassemblement se réclamant de la fraternité et de la paix il semble risqué, deux ans après la fin de la guerre, de faire camper côte à côte des ennemis d’hier. Les délégations française, belge, néerlandaise, tchèque et quelques autres pouvaient avoir quelques solides raisons d’en vouloir aux Allemands… C’est finalement à Vernon, à 20 km de Moisson, qu’une délégation de scouts allemands va camper sur une île de la Seine. Ceux-ci visiteront le Jamboree et seront très marqués par la chaleur et la fraternité de l’accueil reçu.

L’annonce de l’accueil de scouts allemands au jamboree sera l’occasion pour le quotidien communiste L’Humanité de publier dans son édition du 19 août 1947 un virulent article anti allemand. « Non, messieurs les organisateurs du jamboree, la jeunesse française n’a pas passé l’éponge ni sur la collaboration ni sur les crimes allemands ».

4)    Utopie et réalité

L'idée des jamboree est d'assurer la paix des hommes par l'amitié des jeunes comme l'exprime le film en plusieurs langues. Ce thème n'est pas spécifique au scoutisme et fut utilisé dans les années 1930 par de nombreuses autres associations. Mais les jamboree sont un moyen concret de mise en œuvre de cette utopie en permettant la rencontre de jeunes de pays, de culture et de religions très différents. Le symbole de la rencontre avec les Allemands deux ans après la fin de la seconde guerre mondiale fut particulièrement fort.

Mais cette utopie a ses limites. Celles-ci sont bien symbolisées par la place des femmes. La participation des membres féminins des associations scoutes masculines et des guides et éclaireuses est limitée aux fonctions de soutien : intendance, secrétariat, infirmerie...  Début 1947, un groupe d’éclaireuses de Colombes écrit à la rédaction de leur revue L’Alouette qu’elle trouve scandaleux que « guides et éclaireuses ne puissent participer au jam que comme bonnes à tout faire ». Elles s’attirent dans le bulletin Les Nouvelles du Jamboree un commentaire narquois intitulé « Les suffragettes du scoutisme »

Le Jamboree de la Paix fut une immense réussite. 250 000 visiteurs s’y rendirent en plus des 25 000 scouts. Il marqua profondément ceux qui y participèrent. Aujourd’hui, la commune de Moisson lui a consacré un petit musée http://www.moisson.fr/baillonniere.aspx qui rassemble de nombreux souvenirs à son sujet.

 

Jean-Jacques Gauthé, magistrat, historien du scoutisme, membre du comité scientifique du PAJEP
Conseil Général du Val de Marne